Agrochimistes vs abeilles : le rôle des investisseurs

Dans un billet publié précédemment dans ce même blog, je m’émouvais de constater que l’homme avait réussi à se passer d’abeilles et compensait leur disparition en pollinisant les arbres fruitiers à la main.

Voilà l’argument ultime que pourraient bientôt vouloir utiliser les puissants lobbys agrochimiques qui produisent ces insecticides à base de néonicotinoïdes, dont les effets sur l’effondrement des abeilles sont désormais difficiles à contester.

Un de mes clients, par ailleurs éminent biologiste, me faisait valoir que la littérature scientifique était constante sur ce point : non seulement l’emploi de ces néonicotinoïdes affecte directement les colonies d’abeilles, mais il apparaît également que ces substances pénètrent les sols sur lesquels elles sont répandues, et dans lesquels elles demeurent de manière durable avec les conséquences que l’on peut imaginer sur le long terme.

Ce même client m’a cité en référence l’article du Monde intitulé « Inutiles tueurs d’abeilles » (accessible ici aux abonnés du Monde), qui est éloquent sur la manière dont les sociétés agrochimiques concernées agissent auprès des pouvoirs publics pour éviter la limitation ou l’interdiction de ces substances.

La première phase consiste souvent à contester la toxicité de ces produits, et remettre en question les nombreux témoignages de terrain remontés par les apiculteurs. Les agrochimistes se drapent alors dans une vertu toute scientifique pour discréditer ces témoignages qui n’auraient aucun fondement scientifique, et ne permettraient en aucun cas d’établir de manière rigoureuse un lien entre disparition des abeilles et emploi de néonicotinoïdes. Pour le dire simplement : « Ce n’est pas prouvé, donc ça n’existe pas. »

Cette approche ne dure qu’un temps, le temps qu’il faut précisément pour voir apparaître les premières études sérieuses établissant ce lien. Les agrochimistes entrent alors dans une seconde phase de la bataille, qui consiste à dénigrer ces études, présenter des tentatives de contre-expertise souvent peu crédibles et au final introduire le doute dans l’opinion publique par une constante désinformation. En d’autres termes : « Les preuves ne valent rien, donc ça n’existe pas. »

Malheureusement, les études scientifiques se multiplient, la littérature s’accumule, toujours constante dans ses résultats, et il devient alors de plus en plus difficile aux agrochimistes de tenir leur position. Vient alors la troisième phase du lobbying. Il s’agit ici d’abandonner le terrain scientifique, où la bataille est perdue, pour se placer sur le terrain économique. D’accord, il est possible que ces produits affectent les abeilles, mais savez-vous ce qu’il se passerait si l’on décidait de les interdire ? A écouter les lobbyistes du secteur, c’est l’apocalypse qui nous guette ! Une chute vertigineuse des rendements agricoles, des milliards d’euros de manque à gagner pour le secteur agricole, des dizaines de milliers d’emplois détruits et pourquoi pas, pendant que nous y sommes, la famine aux portes de l’Europe ! Décideurs politiques, agences sanitaires, soyez prévenus : les conséquences d’une interdiction seront terribles.

Comme très justement démontré dans l’article du Monde, les faits donnent une fois de plus tort aux agrochimistes. Depuis qu’un moratoire est entré en vigueur en Europe en décembre 2013 (suivi par la Suisse peu de temps après) aucune des catastrophes économiques annoncées ne s’est produite. Les récoltes des principales cultures concernées (maïs, blé, tournesol, colza) ont même connu des saisons remarquables, en hausse par rapport aux années d’avant le moratoire.

Les choses commencent donc à se compliquer sérieusement pour les agrochimistes. Non seulement il est avéré que les néonicotinoïdes ont des effets désastreux sur la biodiversité (et donc sur notre santé et notre sécurité alimentaire), mais il apparaît en plus que leur utilité est pour le moins contestable.

Quels arguments reste-t-il alors aux agrochimistes pour tenter de sauver leurs précieuses substances, et le chiffre d’affaire qui va avec ? Pas beaucoup, semble-t-il. A moins de faire valoir que si leurs produits ne servent à rien et qu’ils tuent les abeilles, ce n’est pas grave car les abeilles, on peut très bien s’en passer !

Au-delà des sarcasmes, il faut malheureusement constater que si les arguments des agrochimistes s’épuisent, ils auront néanmoins réussi à leur faire gagner un temps précieux. Les premiers néonicotinoïdes ont été introduits sur le marché au début des années 1990 (1994 en France, 1995 en Suisse) et ont rapidement grandi jusqu’à devenir la famille d’insecticides la plus répandue au monde. Il aura donc fallu attendre près de 20 ans pour qu’un moratoire (partiel) voit le jour, et l’interdiction pure et simple de ces substances ne semble pas encore d’actualité à ce stade, comme en témoigne la prise de position éloquente de l’Office Fédérale de l’Agriculture (OFAG) :

« L’imidaclopride, la clothianidine et le thiametoxame sont autorisés pour le traitement des semences de maïs, de colza, de céréales, de betteraves et de salade. A ce jour, aucun cas d’intoxication d’abeilles lié à ce type d’utilisation n’a été observé en Suisse. L’utilisation de ces substances pour le traitement des semences présente l’avantage indéniable de protéger les jeunes plantes durant la croissance contre les ravageurs et d’éviter des traitements par pulvérisation avec d’autres produits. »OFAG.

S’il faudra donc certainement s’armer de patience pour voir ses substances plus strictement encadrées, voire interdites, il est possible aux investisseurs sensibles à ces questions d’agir dès à présent en écartant de leurs portefeuilles les sociétés agrochimiques concernées. Et pourquoi pas, en finançant des entreprises innovantes qui apportent de vraies solutions à l’effondrement des colonies abeilles, telles que « Flow Hive »,  jeune start-up australienne dont la ruche révolutionnaire a fait le buzz sur internet. Une manière simple de mettre l’apiculture à la portée de nombreux amateurs, et voir se multiplier ainsi ruches et abeilles dans nos jardins.

Publié sur Bilan où de nombreux autres blogs sont à découvrir.

Bilan & SFG // B. Gacon // 17.04.15

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