Darwin, l’économiste?

A en juger par la doxa dominante dans le monde de l’économie, il semblerait que la pensée de Darwin a depuis longtemps largement dépassé le cadre des sciences naturelles. Au fil des années s’est ainsi imposée l’idée que la théorie de l’évolution – qui semble si bien expliquer la situation des espèces biologiques – s’appliquerait avec le même bonheur aux entités économiques. Il semble ainsi que ce soit progressivement imposée l’idée dans l’esprit collectif que l’économie suivait un modèle darwinien basé sur la sélection naturelle, ou seuls les plus forts survivent, ou chacun est mis en concurrence permanente et ou le développement d’une entreprise ne peut se faire qu’au détriment de ses concurrentes.

Dans cette vision darwinienne de l’économie, la compétition joue nécessairement un rôle de premier plan. C’est elle seule qui pousserait les entreprises à innover, s’améliorer, devenir sans cesse plus efficace, en un mot : progresser.

Si je ne conteste pas que la compétition soit un ressort extrêmement efficace de progrès, je m’inquiète qu’il soit très souvent perçu comme la seule voie possible. Dans le monde naturel, la collaboration est un mode de développement tout aussi fondamental que la compétition. La nature a autant besoin de compétition que de collaboration. En fait il est indispensable pour la santé de l’écosystème que ces deux formes de relation entre espèces co-existent, des espèces pouvant s’associer avec d’autres dans des collaborations allant parfois jusqu’à la symbiose.

Pourtant, la collaboration est souvent connotée négativement dans le monde de l’entreprise. Tantôt assimilée à de l’entente (qui est généralement répréhensible aux yeux des régulateurs), tantôt perçue comme une faiblesse, elle est un mode d’échange que l’on préfère laisser aux ONG, fondations et associations. La collaboration est ainsi très souvent ignorée ou déconsidérée dans un monde où les entreprises du même secteur sont presque toujours perçues comme des concurrentes et rarement comme des partenaires potentiels. Il existe bien sûr des contre-exemples (par ailleurs souvent réussis) de collaboration dans le monde de l’entreprise : des constructeurs automobiles qui partagent des plateformes de production ou développent des châssis communs, des compagnies aériennes qui opèrent des vols en partenariat ou partagent leurs programmes de fidélisation, etc.

Pourtant il me semble que ces exemples sont l’exception plutôt que la norme. C’est dommage. En négligeant trop souvent l’approche collaborative, le monde de l’économie se prive probablement de solutions innovantes et laisse inexplorées des pistes de progrès potentiellement significatives.

Certaines entreprises ont une telle obsession de la compétition qu’elles organisent, parfois jusqu’à l’excès, la mise en concurrence permanente de leurs propres collaborateurs. Changer cet état de fait réclamera une véritable évolution de notre culture économique et  – sans doute – l’arrivée d’une nouvelle génération de cadres et de dirigeants. Ce changement culturel ne pourra pas s’imposer dans le monde économique sans le soutien des investisseurs. Ce sont eux qui peuvent, au travers de leurs investissements, encourager les entreprises qui savent utiliser pleinement ces deux moteurs de progrès que sont la compétition et la collaboration. Pour qu’enfin l’écosystème économique puisse marcher sur deux jambes… et que justice soit pleinement faite à la pensée de Darwin !

Publié sur Bilan où de nombreux autres blogs sont à découvrir.

Bilan & SFG // B. Gacon // 25.03.14

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