Entrepreneurs familiaux: quelle place pour la philanthropie?

A l’heure où nous vivons une forme d’enlisement et de désenchantement face la crise économique, morale et identitaire, les entrepreneurs familiaux semblent incarnés plus que d’autres ces dimensions d’initiatives, d’innovation mais aussi de solidarité, de raison et de long terme. Mais qu’est-ce qui poussent ces hommes et ces femmes à inlassablement créer, développer et transmettre ? Y aurait-il des marqueurs identitaires communs à tous ces entrepreneurs ?

Pour décrypter cette « tribu », conjointement avec la Banque de Luxembourg, nous avons chargé l’anthropologue Abdu Gnaba, fondateur du cabinet SocioLab, de réaliser une étude dont les résultats ont été publiés sous la forme d’un essai, intitulé « L’Explorateur et le Stratège ».

 Quels sont les traits communs de cette tribu ?

Abdu Gnaba : Il paraît difficile de définir des traits communs et de résumer les entrepreneurs familiaux en quelques caractéristiques. Cependant, nombre d’entre eux sont motivés par une volonté de pérennité d’une part, par le désir de développement d’une entreprise qui fait du sens d’autre part. L’argent n’est pas le but ultime. L’étude révèle qu’ils partagent une manière de concevoir leur mission et la place qu’ils occupent dans la société.

Quelle est la particularité de la place qu’ils occupent ?

AG : Les entrepreneurs familiaux semblent hantés par le rapport à la mort. Pour eux si l’individu est mortel, la famille, elle, est susceptible d’atteindre l’immortalité. Cette obsession est résumée par l’un d’eux :« c’est notre mortalité que l’on voudrait laisser derrière soi. Il faut laisser derrière soi quelque chose de vivant ». Pour l’entrepreneur familial, l’entreprise est un être vivant, et en même temps un autre lui-même, qui lui survivrait après sa mort.

Vous qualifiez ces entrepreneurs d’aventuriers responsables. Comment concilier ces deux notions opposées ?

AG : Pour nombre d’entre eux, vivre signifie créer. Deux verbes pour un même élan. Mais le goût du risque n’exclu pas la responsabilité. Prendre des risques ce n’est pas jouer à la roulette. Il ne s’agit pas de «faire un coup », de « tenter le tout pour le tout ». Il est ici question d’investir sur les tendances du marché, d’avoir une vision claire de son évolution, et d’attendre patiemment que cette vision se vérifie dans les faits.

Vous rapprochez l’entreprise familiale de la maison comme on l’entendait au sens médiéval. Pourquoi cette comparaison ?

AG : Contrairement à ce qu’on pourrait penser, une famille n’est pas toujours fondée sur l’existence de liens de sang. Aux parents biologiques s’ajoutent les parents par alliance, la famille au sens élargi du terme qui représente un patrimoine : un patrimoine à la fois matériel (des biens, un domaine, une fortune) et immatériel (des titres, une réputation, un capital de prestige) qui se transmet avec le nom de famille, de génération en génération, sans que ce patrimoine soit nécessairement transmis en ligne agnatique (c’est-à-dire du père au fils). À l’instar des Maisons Royales, les entreprises familiales représentent un pont entre ces deux territoires matériels et immatériels. Sans vouloir prétendre qu’elles sont des maisons, j’avance volontiers que la maison représente pour elles une sorte d’idéal, l’horizon qui serait susceptible de donner un sens à la place qu’elles occupent au sein de la société.

Quel rapport entretiennent-ils dès lors à la philanthropie ?

AG : Il y a autant de rapports à la philanthropie qu’il y a d’entrepreneurs familiaux. Chacun l’intègre dans son propre rapport au monde, ou du moins dans celui de la famille. En tant qu’entrepreneurs, ils souhaitent agir sur le monde, laisser une trace, ou plus simplement être utiles. En tant que membres d’un clan, ils savent l’importance de l’autre et considèrent le bien-être d’autrui comme un devoir fondamental, une responsabilité. Je distingue cinq axes majeurs autour desquels s’articulent leurs motivations et actions : (1) les comportements font les valeurs, (2) l’argent doit circuler, sous peine de gangrener l’organisation familiale et les rapports entre les personnes (« L’argent, c’est comme le sang, ça doit tourner, sinon on devient malade »), (3) la volonté d’être un acteur de la société civile et de prendre en considération une responsabilité sociale (« Pour moi, les solitaires sont des ratés »), (4) la philanthropie est perçue comme un moyen de comprendre le monde, et enfin (5) une action philanthropique, c’est apprendre aux prochaines générations à collaborer.

Quelle place occupe la philanthropie dans leur œuvre ?

Ils ont un souci permanent de prévoir et d’accomplir au mieux la transmission de l’entreprise à leur descendance. Cependant cela ne dispense pas pour autant les entrepreneurs familiaux d’avoir une conscience aiguë de leurs responsabilités envers la société. Donner aux siens est primordial, mais l’œuvre est incomplète si elle n’est aussi partagée avec le plus grand nombre. Ces cinq axes majeurs sont autant de manières différentes de partager des ressources, pour alimenter le cycle de la vie. Un cycle de la vie que les entrepreneurs familiaux scandent en trois temps : créer, développer, transmettre.

Publié sur Bilan où de nombreux autres blogs sont à découvrir.

Bilan & SFG // E. Eichenberger // 27.10.15

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