La finance durable Suisse et le « syndrome de Wallace »

L’année 2013 marque un événement important de l’histoire des sciences avec le 200ième anniversaire de la mort du naturaliste Alfred Russel Wallace.

Vous le connaissez ? Probablement pas… Wallace est pourtant le co-découvreur d’une des découvertes scientifiques les plus essentielles de l’histoire des sciences modernes : la théorie de l’évolution.

La théorie de l’évolution ? Mais enfin, ce n’est pas Wallace, c’est Darwin ! En fait, pas tout à fait. En 1856, alors qu’il poursuit son voyage d’observation en Asie du sud-est, Wallace envoie à Darwin (de 14 ans son ainé) un essai dans lequel il résume la théorie révolutionnaire qu’il a patiemment élaboré : les espèces évoluent selon un processus de sélection naturelle. Quand Darwin reçoit cet essai, c’est un véritable choc : voilà 20 ans qu’il est revenu de son voyage aux Galápagos, et il n’a toujours rien publié de ses propres théories. A la lecture de l’essai de Wallace, il réalise que son jeune confrère est arrivé aux mêmes conclusions que lui, rédigeant avant lui une synthèse dont Darwin lui-même indique «qu’il n’aurait pas pu l’écrire plus brillamment ». Cet essai pousse Darwin à précipiter la publication de sa propre théorie et c’est finalement dans un papier scientifique commun que leurs découvertes seront publiées en 1858.

Alors pourquoi l’histoire n’a-t-elle retenu que Darwin comme inventeur de la théorie de l’évolution ? La réponse tient en grande partie dans la capacité de Darwin à toucher le grand public. L’essai court et concis de Wallace le pousse non seulement à accélérer son travail, mais également à condenser son manuscrit. Au final, quand Darwin publie finalement son essai « On the origin of species » plus d’une année plus tard, en 1859, l’ouvrage est suffisamment accessible pour devenir un succès de librairie immédiat.

J’affectionne tout particulièrement l’histoire de Wallace. Elle est représentative de toutes ces situations où ceux qui ont été les premiers à émettre et développer un nouveau concept ne sont pas toujours ceux qui en tirent le meilleur profit. Le monde des affaires est rempli de ces inventeurs anonymes qui ont été à l’origine de nouveaux produits – parfois devenus des succès planétaires – sans qu’ils en aient véritablement tiré eux-mêmes ni gloire ni richesse.

Ce « syndrome de Wallace » pourrait bien aujourd’hui guetter l’industrie de la finance durable. La Suisse a été pionnière dans ce secteur, mais pourrait bien se voir aujourd’hui couper l’herbe sous le pied par d’autres places financières qui, parties bien après elles, s’approprient intelligemment un domaine dont elles ont saisi tout le potentiel commercial. Le Royaume-Uni et le Luxembourg, notamment, multiplient les annonces et les initiatives avec l’objectif de se positionner comme les leaders internationaux de la finance durable et de l’impact investing.  Il est particulièrement frustrant, pour les experts suisses du secteur qui ont ouvert cette voie, de voir la dynamique du marché se déplacer hors de nos frontières.

Pourtant, le syndrome de Wallace n’a rien d’inéluctable. La Suisse a tous les atouts pour conserver son avance et son leadership international… à condition d’agir. C’est la raison pour laquelle l’association Sustainable Finance Geneva a conduit deux chantiers essentiels pour l’avenir de la finance durable suisse:

  • Dresser un état des lieux complet de la compétitivité  de la Suisse dans une étude produite en collaboration avec TSF (The Sustainability Forum Zurich) et téléchargeable ici.
  • Sur la base de cette étude, élaborer 6 recommandations-clés qui permettront de faire de la Suisse le leader de la Finance Durable d’ici à 2015  (voir le détail ici):

 1. Création d’une structure de fonds durables spécifiquement conçue pour les stratégies

     d’investissement responsable selon des critères sociaux et/ou environnementaux
2. Développement d’incitatifs fiscaux favorisant la finance durable
3. Mise en place d’une plateforme de courtage pour la finance durable
4. Création d’une bourse spécifique pour coter les « entreprises sociales »
5. Signature de l’initiative internationale “The Sustainable Stock Exchanges (SSE)”
6. Mise en place au niveau national d’une formation professionnelle certifiée sur la finance durable

Ces 6 recommandations concrètes ne sont ni utopiques, ni irréalistes. Elles représentent la meilleure chance d’assurer que la Suisse reste dans les décennies à venir le pays de la Finance Durable. N’en déplaise à Darwin…

Note : un grand merci à Marjorie de m’avoir fait découvrir durant ses études de biologie l’histoire méconnue mais passionnante de Wallace et Darwin !

Publié sur Bilan où de nombreux autres blogs sont à découvrir.

Bilan & SFG // B. Gacon // 25.06.13

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