La philanthropie en mouvement

Notre monde est en constante mutation sociologique, économique, technologique. Les défis sont nombreux, et ceux liés à l’équilibre social ou à la gestion de l’enjeu environnemental se sont profondément renforcés. A l’image de ces transformations, la philanthropie doit s’adapter, en continu pour contribuer à relever ces défis.

Lorsque j’ai commencé mon métier de conseiller en philanthropie, j’ai cru, comme beaucoup, qu’il y avait une ancienne et une nouvelle philanthropie. Les choses ne sont naturellement pas si simples. Car la philanthropie naît des aspirations personnelles, et est donc nécessairement plurielle. Cette pluralité se traduit d’ailleurs dans ses statuts. En Suisse par exemple, le législateur accorde une très grande liberté au fondateur pour déterminer le but qu’il souhaite donner à sa fondation, les moyens qu’il lui attribue et la manière dont il en organise les opérations. Il n’y a donc pas une manière unique de faire, mais des manières de donner.

A l’heure où certaines voix préconisent des régulations plus strictes ou des solutions empruntées au monde anglo-saxon visant à canaliser la philanthropie pour mieux répondre aux défis d’avenir, il nous faut surtout nous interroger sur ce qui change vraiment dans l’action des philanthropes. Pour ma part, je suis convaincu que les changements que nous expérimentons sont moins un nouveau paradigme qu’une évolution dans les manières de donner. Quatre tendances, dont le trait est intentionnellement marqué, me semblent imprégner durablement cette philanthropie en mouvement.

Expérimenter une approche donateur pro-active. Dans une approche traditionnelle la question clé pour un donateur est « quel projet soutenir et combien donner ?». Il réagit à des projets qui lui sont soumis et a relativement peu d’information sur les résultats de son soutien. Aujourd’hui, les philantropes sont de plus en plus nombreux à expérimenter un engagement proactif. La question clé devient : « quels résultats peut-on atteindre ? ». Le donateur recherche les organisations qu’il souhaite soutenir. Souvent son appui s’inscrit dans la durée pour accompagner l’action d’une organisation partenaire (plutôt qu’un projet) qu’il connait de mieux en mieux.

Questionner la forme de la fondation. Généralement la fondation se créait au décès du donateur avec l’idée de faire vivre l’esprit du donateur après sa mort. On voit aujourd’hui des donateurs qui donnent de leur vivant, à l’image du célèbre mais discret Chuck Feney. En Suisse où la fondation indépendante prédomine, nous voyons d’autres alternatives émerger comme le concept de la fondation actionnariale ou le fonds abrité. Certains donateurs se détournent même de la fondation rigoureuse mais rigide, pour donner ou investir en direct. Leurs partenaires ne sont plus seulement des associations, mais aussi des entreprises sociales.

Repenser les ressources à disposition. Comme pour un donateur qui ne donne qu’une partie de ses revenus, la fondation agît de même en plaçant en épargne sa dotation afin de générer des revenus financiers qui seront transformés en dons. Aujourd’hui de nombreux philanthropes vont au-delà des dons financiers pour mettre à disposition leurs réseaux et savoir-faire, en plus des ressources financières. «Je ne conçois pas la philanthropie sans engagement personnel» et cet entrepreneur d’expliciter sa pensée dans une discussion avec lui: « Investir de son temps fait aussi partie de l’approche car la satisfaction apportée est telle que l’investissement en vaut la peine ». D’autres donateurs sont impliqués au point de devenir les véritables opérateurs de leur projet à l’image du venture philanthropy. Enfin le capital lui-même peut parfois devenir un effet de levier des buts de la Fondation comme le permet une approche qualifiée de MRI (mission related investment). Une récente étude sur la gestion du patrimoine de fondations en Suisse Romande se fait écho de cette pratique chez nous. Elle illustre notamment son propos avec la Fondation PeaceNexus qui a complètement transformé son portefeuille de manière à ce qu’il soit d’une part en adéquation avec ses valeurs et d’autre part il puisse sensibiliser les gérants sur leur contribution à la stabilisation des pays fragiles.

Démultiplier les sources d’apprentissage. Hier le donateur tirait les enseignements de son action de manière sporadique et rétroactive. Ces évaluations ponctuelles avaient un impact incertain sur les activités de la fondation. Aujourd’hui les donateurs intègrent, dès la phase initiale de soutien, des processus d’évaluation qui guident leurs décisions. En Europe, de nouvelles chaires en philanthropie se créent comme à l’ESSEC à Paris ou au CEPS à Bâle. Des services professionnels dédiés aux donateurs se multiplient,  et sont devenus des sources de progrès pour les donateurs. Enfin, les donateurs apprennent d’eux mêmes et des autres, grâce à des échanges de best practices à l’initiative de leurs banques ou dans des cercles de donateurs comme le Founders Forum for Good ou le Cercle International des Philanthropes.

Le pendant de la liberté octroyée par le législateur aux fondations et aux donateurs, c’est la responsabilité avec laquelle l’action de donner est réalisée. Si la vitalité du secteur des fondations en Suisse nous conforte dans le dynamisme qui anime leurs fondateurs, il leur incombe de garantir la meilleure utilisation de leurs ressources financières et/ou humaines. Il faut de l’audace pour oser ces évolutions dans les manières de donner. Comme le disait Albert Einstein: « If you always do what you’ve always done, you’ll always get what you’ve always got.”

Publié sur Bilan où de nombreux autres blogs sont à découvrir.

Bilan & SFG // E. Eichenberger // 05.03.15

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