Les Millennials et l’avenir de la place financière suisse

 

“Dans le monde des affaires, le miroir arrière est hélas toujours plus clair que le pare-brise.”

Warren Buffet

 

Bien que toute extrapolation de normes, valeurs ou pratiques touchant une classe d’âge est impossible (Hummel 2016), la génération Y aussi appelée « Millennials » ou « digital natives » inclut celles et ceux nés entre 1981 et 1999, soit âgés de 18 à 36 ans. Contrairement aux baby- boomers ce n’est pas une génération de privilégiés. « La génération Y a conscience de la difficulté à se faire une place dans un marché saturé, et sait qu’elle ne jouira jamais – même surqualifiée – des mêmes avantages financiers que ses aînés, dont elle est en  partie dépendante » (Martin 2016). Hormis l’accès au marché de l’emploi et la précarité financière qui en découle, les Millennials se heurtent également à l’accès au logement. La génération Y devra aussi faire face aux défis qui l’empêchent d’investir car accumuler de l’argent sur un compte d’épargne à des taux d’intérêt proches de zéro ne suffira pas pour se distancier des taux d’inflation à venir (McGee 2016).

N’ayant d’autre échappatoire que le changement, les « digital natives » ont développé de nouvelles stratégies pour s’en sortir, en privilégiant notamment le partage de biens à leur possession. Le car- sharing et le co-working illustrent cette nouvelle tendance. En somme, son motto pourrait se résumer à « vivre bien à défaut de vivre riche » (Martin 2016). Cette génération bercée par le numérique et hyperconnectée a aussi grandi dans un monde gangréné de problèmes environnementaux et sociaux auxquels il est urgent d’apporter des solutions. Elle a donc développé une sensibilité accrue pour la durabilité.

 

“Les crises de demain sont souvent le refus des questions d’aujourd’hui.”

Patrick Lagadec

 

Les Millennials représentent plus de la moitié de la main-d’œuvre mondiale. Aux Etats-Unis, ils ne sont pas seulement les plus nombreux en termes de proportion, mais ce sont aussi eux qui hériteront du plus grand transfert de fortunes jamais héritées (Barnett 2016). Quant à la Suisse, la génération Y représente 27% de la population résidente permanente.

 

“L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare.”

Maurice Blondel

 

Le rapport des Millennials à la finance s’est dégradé à la suite de la crise des subprimes. Un climat de méfiance envers les marchés boursiers s’est instauré, renforcé par l’instabilité de leurs performances. Certaines études à l’égard desquelles il est recommandé de faire preuve d’esprit critique car leur contenu n’est pas toujours fiable ni crédible sur le plan scientifique ont approfondi le sujet. Selma (2016) révèle que les Millennials en Suisse et en Finlande perçoivent les banques comme des endroits sûrs où garder de l’argent mais ne font confiance ni à leurs produits ni à leurs conseils. Ils reprochent aux conseillers de leur proposer des produits inadaptés à leur profil, trop coûteux et dont les frais sont souvent cachés.

Etant donné les importantes mannes financières qui seront héritées dans les prochaines décennies, Philippe Krüger (2016) remarque qu’une réflexion doit être menée aujourd’hui sur les produits de demain. Patrick Schär, le CEO de Selma Finance (2016) voit «une grande opportunité pour les fournisseurs de produits financiers qui comprennent ce segment de clientèle». Dressons le profil de cette génération pour pouvoir développer des stratégies répondant au mieux à leurs besoins :

  • Ils n’ont pas le temps ni les connaissances suffisantes pour suivre les marchés financiers ou prendre les bonnes décisions (Selma 2016).
  • Ils exigent des services bancaires sur Internet de haute qualité, dont l’expérience est plus simple et plus directe. S’ils devaient changer de banque, 39% d’entre eux considéreraient changer pour une « branchless digital bank » (Accenture Digital Banking Survey 2014).
  • Leurs investissements sont guidés par leurs valeurs (Selma 2016), 84 % des Millennials s’intéressent à la finance durable (Morgan Stanley 2015).
  • Ils souhaitent jouer un rôle actif dans la sélection de produits financiers (Selma 2016).
  • Ils exigent une grande transparence non seulement dans la sélection des produits mais aussi dans la publication des frais bancaires (Selma 2016).

 

” Si jamais vous vous retrouvez dans un bateau qui coule, l’énergie pour changer de bateau est plus productive que l’énergie pour colmater les trous.”

Warren Buffet

 

Malgré une demande croissante de produits financiers durables à l’échelle internationale qui s’accentuera dans les prochaines décennies, une fois que les Millennials auront hérité (WEF 2014), les décisions d’investissement n’y répondent pas toujours et les milieux financiers  dits

« mainstream » y paraissent souvent hermétiques (Krauss et al. 2016). Il semble donc évident, afin de conserver les actifs sous gestion et d’attirer les clients de la prochaine génération, de développer une offre de produits adaptée à leurs exigences (Krauss et al. 2016).

Ceci implique des changements drastiques. En 2013, le Millennial Disruption Index (Scratch 2013) indiquait que 68% des jeunes imaginaient qu’en 5 ans notre façon d’accéder à l’argent serait totalement différente, 33% croyaient qu’ils n’auraient plus besoin d’une banque, 70% disaient que la façon dont nous payerions les biens et les services changerait complétement et près de 50% comptaient sur les start-ups technologiques pour modifier fondamentalement la façon dont les banques fonctionnent. Quatre ans plus tard, nous n’en sommes pas encore là, mais ces prévisions avant-gardistes ne sont pas complétement déconnectées de la réalité. Penchons-nous sur quelques solutions développées dans ce sens :

  • Le numérique : on note le développement de stratégies numériques qui ciblent les médias sociaux, d’applications, mais aussi de plateformes online qui offrent une expérience d’utilisateur simple, directe et personnalisée.
  • Les stratégies d’investissement durable telles que l’application de filtres liés à des critères d’exclusion ou d’inclusion, l’intégration de critères ESG, les investissements thématiques, la microfinance et l’impact investing (Krauss et al. 2016).
  • La démocratisation de l’investissement : en 2016, CHF 128,2 millions ont été levés pour 3’098 campagnes de crowdfunding et en 2017 on comptait près de 50 plateformes de crowdfunding actives en Suisse (Dietrich & Amrein 2017).
  • Les FinTechs : permettent une réduction des barrières à l’entrée et optimisent l’expérience numérique du client. L’étude de Capgemini (2017) démontre que 59.2% des firmes interviewées développent leurs propres capacités à l’interne alors que 60% cherchent des partenariats avec des FinTechs.
  • La technologie blockchain : qui constitue un élément clef des monnaies virtuelles du type bitcoin présente plusieurs bénéfices : un écosystème simplifié via un grand livre en commun pour partager les informations sur les transactions, une protection contre les cyber attaques, les fraudes et les falsifications, la décentralisation des opérations, une vitesse opérationnelle accrue et un faible coût des opérations (Capgemini 2017).

Enfin, Capgemini (2017) recommande aux entreprises de services financiers de non  seulement se préparer à l’entrée sur le marché des BigTechs tels que Google, Amazon ou Facebook mais aussi à l’émergence d’une tendance perturbatrice, la « platformification ». En d’autres termes les entreprises traditionnelles risquent d’être réduites à fournir des services de traitement des données back-end aux entreprises FinTech, qui seraient elles responsables des relations front-end avec le client.

Si vous avez été abattu(e) par ce texte, par cette jeunesse qui vient bouleverser les routines,  ces dernières lignes vous sont adressées. “La vie n’est une belle aventure que lorsqu’elle est jalonnée de petits ou grands défis à surmonter, qui entretiennent la vigilance, suscitent la créativité, stimulent l’imagination et, pour tout dire, déclenchent l’enthousiasme, à savoir le divin en nous” (Pierre Rabhi).

 

Références :

Accenture (2014) Accenture Digital Banking Survey 2014. Repéré à https://www.accenture.com/in-en/~/media/Accenture/Conversion- Assets/DotCom/Documents/Global/PDF/Industries_5/Accenture-2014-NA- Consumer-Digital-Banking-Survey.pdf

Barnett C (2016) How Millennials will change the Face of Finance & Investing. Forbes, publié le 14 septembre. Repéré à https://www.forbes.com/sites/chancebarnett/2016/09/14/how-millennials-will- change-the-face-of-finance-investing/#c4a99ddc4a99

Capgemini (2017) World FinTech Report 2017. Repéré à https://www.capgemini.com/the- world-fintech-report-2017

Dietrich A, S. Amrein (2017) Crowdfunding Monitoring Switzerland 2017. Institute of Financial Services Zug IFZ. Repéré à https://blog.hslu.ch/retailbanking/files/2017/05/Crowdfunding-Monitoring- 2017_D_final_V3.pdf

Hummel C (2016) Les différences ente générations sont aussi fortes que les différences à l’intérieur d’une génération. Le Temps, publié le 25 juin. Repéré à https://www.letemps.ch/societe/2016/06/25/differences-entre-generations-fortes- differences-interieur-une-generation

Kraus A, Krüger P, Meyer J (2016) Sustainable Finance in Switzerland : Where do we stand ?

SFI White Paper, Zurich. Repéré à http://sfi.ch/system/tdf/WP_SustainableFinance_WEB_1.pdf?file=1

Krüger P (2016) La finance durable évolue rapidement. Le Temps, publié le 12 décembre.

Repéré à http://gfri.ch/wp-content/uploads/2016/12/Le-Temps-12-12-16.pdf

Martin MC (2016) Fractures de générations, vraiment ? Le Temps, publié le 17 juin. Repéré à https://www.letemps.ch/opinions/2016/06/17/fractures-generations-vraiment

McGee S (2016) Millennials could be millionaires, but they need to start investing now. The Guardian, publié le 13 octobre. Repéré à https://www.theguardian.com/money/us- money-blog/2016/oct/13/investing-millennial-money-saving-study

Morgan Stanley (2015) Sustainable Signals. The Investor Perspective. Morgan Stanley Institute for Sustainable Investing, February 2015. Repéré à https://www.morganstanley.com/ sustainableinvesting/pdf/Sustainable_Signals.pdf

Scratch (2013) The Millennial Disruption Index. Repéré à http://www.millennialdisruptionindex.com.

Selma Finance (2016) Millennials & Investing Study 2016. Repéré à https://www.selma.io WEF (2014) Impact Investing; A Primer for Family Offices, A Report by the World

Economic Forum, December 2014. Repéré à http://www3.weforum.org/docs/WEFUSA_FamilyOfficePrimer_Report.pdf

ines // Inès Burrus // 01.05.17

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