2008 – 2018 Itinéraire d’un banquier gâté

De Lehman Brothers à l’Impact Investing

Il y a dix ans, en Septembre 2008, j’étais de ceux qui travaillaient pour la Banque Lehman Brothers. Par sa faillite elle devenait le symbole d’une crise majeure, d’abord financière puis économique, politique et sociale. A cette faillite ont été associées les dérives insupportables de banquiers qui se croyaient tout permis, d’une finance qui “privatisait les gains et socialisait les pertes”, d’une économie qui allait toujours plus vite en méprisant les hommes et la nature et qui ne parlait que de croissance, délocalisation et mondialisation. Le libéralisme n’avait pas tenu ses promesses de prospérité pour tous, la thèse sur “la fin de l’histoire” de Fukuyama était une fois de plus bousculée.

Septembre 2018, je me retrouve au cours de la même semaine au conseil de surveillance de Terre de Liens, (une association qui achète des terres agricoles pour éviter la spéculation foncière et favoriser l’agro-écologie), au Comité de Slow Food et à une conférence Slow Money (ensemble pour favoriser et financer le système local de nourriture et la biodiversité). Aussi à un forum sur l’entrepreneuriat social puis au lancement d’un fond d’Impact Investing. Ce sont ici 4 initiatives pour construire un monde meilleur, soucieux de notre impact environnemental et social, respectueux de la planète et de l’humain. Derrière ces projets, des investisseurs et des épargnants militants qui mettent la finance au service d’une économie qui apporte des solutions qualitatives. Et non plus l’inverse, c’est-à-dire une finance qui domine l’entreprise elle-même réduisant l’humain à un coût…

Est-ce moi qui ai changé ou alors est-ce le début d’un nouveau paradigme, voire de civilisation ?

J’étais pourtant en 2008 au cœur d’une autre finance ;  dans l’immense salle des marchés de Lehman Brothers à Londres. A un rôle ni majeur ni mineur, juste en tant qu’ingénieur financier à “fabriquer” de nouveaux produits d’investissements . Suis-je coupable de cette course au profit, de cette ascension permanente vers les sommets que représentaient le luxe sans limite et le paraître insolent, de cette consommation extravagante de la “City” ? A-t-on désormais changé cette finance qui connaissait le prix de tout et la valeur de rien ?  Est-ce que la finance est toujours au cœur du problème ou peut-elle faire partie de la solution ?

Je ne crois pas qu’on puisse changer seul du jour au lendemain. Je ne crois pas à une prise de conscience et d’ailleurs je ne renie pas cette époque passée en banque d’investissement. En finance globalement peu de choses ont été modifiées mais beaucoup de personnes ont changé de mentalité. Les priorités sont désormais différentes, déjà avec l’ISR ESG, et selon moi ce sont bien des rencontres qui permettent de changer. Des rencontres avec des pionniers qui apprennent d’abord à alerter, puis à fédérer.

D’abord j’ai eu la chance de rencontrer dès 2007 (avec la crise alimentaire mondiale qui a précédé la crise financière) des personnes qui avaient un autre regard sur l’agriculture. Là où des fonds achetaient des terres pour produire plus afin de nourrir une population anticipée à 9 milliards en 2050, d’autres se concentraient sur la qualité et la logistique. En effet à long terme c’est bien une nourriture de qualité respectant la biodiversité et payée au juste prix qui est durable. Aussi le local, respectant la saison et avec moins de produits animaux, appuyé par une bonne logistique pour éviter le gaspillage. Cet itinéraire m’a fait passer de la banque au maraichage puis au financement de l’économie locale. 

Sur ce chemin, j’ai croisé le chef végétarien Jean Montagard, Philippe Desbrosses et J.Y Fromonot avec Intelligence Verte et les entretiens de Millancay. Charles et Périne de la Ferme du Bec Hellouin puis les mouvements Slow Food et Slow Money avec Raphael Souchier et Woody Tasch. Aussi Maxime de Rostolan avec Blue Bees, le Crowdfunding thématique, et les équipes de Terre de Liens. Michèle Rivasi à Valence pour sauver des terres agricoles avec mon costume de banquier et surtout pas d’écologiste afin de persuader la Mairie de la profitabilité du projet !! Dominique Bourg qui m’explique l’effet rebond avec Nice Future, Pablo Servigne sur l’effondrement, Olivier Maurel et l’intelligence collective, Marc de La Ménardière en quête de sens. Puis des Fondations comme la Fondation Lemarchand, Lea Nature, FPH, Pilèje, Carasso et Lunt ou les entreprises Les Coteaux Nantais et La Ruche Qui Dit Oui. Enfin, comme monsieur Jourdain, je faisais de la finance durable sans le savoir, alors ce fut des rencontres avec Sustainable Finance Geneva, B Corp et Quadia Impact Finance.

Toutes de très belles personnes que je souhaite remercier vivement. Peut-être qu’un jour je raconterai cet itinéraire et comment cet “incendie” de 2008 a allumé une passion pour l’économie régénératrice (G.del Marmol). Il faut alors être une passerelle entre deux mondes qui se croisent sans se rencontrer. C’est une convergence entre la finance responsable ESG et l’Impact. C’est aussi un investissement personnel comme financier. Cela m’amène à paraphraser John Fitzgerald Kennedy pour vous dire : Ne demandez pas à votre investissement ce qu’il peut faire pour vous mais demandez-vous ce que vous pouvez faire avec votre investissement.

A. Jung // 20.09.18

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