La Suisse, Leader de la Finance Durable ?

Introduction
Leader incontestée de la gestion de fortune pendant près de trois siècles, la Suisse voit depuis quelques années cet univers feutré et secret complètement chamboulé. Plutôt que de subir cette mutation, le pays doit se chercher un nouveau rôle adapté aux enjeux d’aujourd’hui. Il doit se repositionner et repenser ses services financiers menacés d’obsolescence. En s’appuyant sur ses institutions et ses expertises, la Suisse peut-elle devenir un leader mondial de la Finance durable ? Pour l’essentiel, les fonds étaient déposés dans les coffres Suisses pour échapper aux fiscalités locales et donc pour des raisons contraires à l’éthique. Cette richesse accumulée pour des raisons contestables peut-elle aujourd’hui être un levier pour devenir un champion de l’éthique ? Solidité et stabilité, neutralité et gouvernance, autant d’atouts qui font écho aux valeurs prônés par la finance durable. A l’inverse, discrétion, opacité et profit à tout prix sont des caractéristiques inhérentes à la place financière Suisse et qui sont en contradiction totale avec l’investissement responsable. C’est en s’appuyant sur ses forces, son savoir-faire et son expertise séculaire de la gestion de fortune que la Suisse peut espérer jouer un rôle incontournable dans la finance responsable et bâtir, sur les cendres du secret bancaire, une place financière forte, leader de la finance durable. Ainsi la Suisse doit se montrer proactive, dépasser les clivages ancestraux entre la gauche et la droite, intégrer tous les acteurs du système, qu’ils soient financiers ou non, politique ou pas afin de prendre les mesures qui s’imposent pour que les investisseurs, et en premier lieu ceux qui ont une vision à long terme, la choisissent désormais pour ses qualités de gérant incontournable de la finance durable.

I. Un peu d’histoire
L’origine de la banque privée telle que nous la connaissons aujourd’hui date du XVIIIe siècle. La Suisse a su tirer profit de la hausse des pressions fiscales dans les pays voisins au début du XXe siècle ainsi que des conséquences de la Première guerre mondiale (révolution, troubles sociaux, instabilité monétaire) pour attirer de plus en plus de capitaux étrangers. Le respect de la discrétion remonte aux origine de la banque Suisse mais était juridiquement mal assuré et ne relevait que du droit civil jusqu’en 1934, année de l’adoption de la loi sur les banques dont l’article 47 est consacré au secret bancaire et dont la violation relève désormais du droit pénal. Même si on a longtemps fait croire que ce renforcement de la loi avait pour but de protéger l’argent des juifs persécutés, lui donnant une dimension morale, on sait aujourd’hui qu’il n’en est rien et que le secret bancaire a été renforcé pour protéger les épargnants et éviter d’éventuelles fuites de capitaux recherchés par les gouvernements Européens, notamment la France. L’histoire de la place financière Suisse a toujours été jalonnée par les attaques contre le secret bancaire défendu par les politiques et les banquiers jusqu’au XXIe siècle. Les abus de blanchiment, les différentes « affaire », les crises politiques et finalement la crise financière systémique de 2008 ont eu raison du secret bancaire. Mais au cours de ces siècles la Suisse a su créer une réelle expertise dans le domaine de la gestion de fortune et est devenu un leader incontesté de ce secteur. A fin 2016, les actifs sous gestion dans les banques en Suisse s’établissaient à CHF 6 650,8 milliards. (…). La Suisse reste le leader mondial du Private Banking transfrontalier: environ un quart des actifs sous gestion transfrontalière dans le monde est géré en Suisse http://www.swissbanking.org/fr/place-financiere

Parallèlement à cette économie capitaliste, le monde et la Suisse sont les témoins de l’émergence d’un économie plus responsable. Déjà présente au Moyen-âge sous la forme de l’économie solidaire, la finance responsable et durable prendra réellement son essor aux XIXe et XXe siècles, en réponse au capitalisme et aux inégalités qu’il engendre. D’abord marginalisé, la finance durable devient aujourd’hui incontournable et sa croissance est importante. En Suisse, la finance durable sera d’abord représentée par les instituts de microcrédit et les ONG active dans le micro-crédit. Mais ce n’est que récemment que l’essor de la finance durable est vraiment notable et va toucher les investissements des établissements financiers traditionnels. En 2016, selon un rapport publié par Sustainable Finance Geneva, le marché helvétique de l’investissement durable a pesé 266 milliards de francs, 74 milliards de plus qu’en 2015. L’an dernier, 7% des placements en Suisse ont été qualifiés de durables contre 4% en 2015 Cette importante progression reste toutefois à nuancer car elle englobe tout type d’approche. Ainsi sont regroupés sous la dénomination de finance durable l’investissement d’impact, la microfinance, mais aussi la gestion classique intégrant dans la sélection de titres outre les critères financiers usuels, une sélection basée sur les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. Il n’existe pas d’approche unifiée, chaque professionnel applique sa propre méthode sans que ses recettes soient toujours très transparentes. Ceci nous amène à poser la définition de la finance durable, telle que nous l’entendons pour ce document.

II. Définition : un système financier durable pour la Suisse
Un système financier est dit « durable » lorsque ses décisions de financement et d’investissement favorisent une activité économique qui tient compte du caractère limité des ressources non renouvelables et de la capacité de régénération des ressources renouvelables. Pour renforcer le développement durable et exploiter les débouchés commerciaux offerts par celui-ci, les acteurs du système financiers doivent systématiquement prendre en compte les facteurs de durabilité dans leurs décisions de financement et d’investissement. Ces facteurs dits « ESG » (environnementaux, sociaux et de gouvernance) sont, par exemple, les émissions de CO2, la consommation d’eau, l’exclusion du travail des enfants, l’efficacité des structures de gestion garantissant une bonne gouvernance d’entreprise, etc https://www.bafu.admin.ch/bafu/fr/home/ themes/economie-consommation/info-specialistes/finance-durable.html

III. Forces et faiblesses de la place Suisse : une analyse top down
La Suisse présente des atouts pour devenir leader dans le domaine de la finance durable, mais pour y parvenir, elle doit bouleverser certains comportements culturellement bien ancrés. En finance durable comme dans beaucoup d’autres secteurs, la perception compte au moins autant que la réalisation. L’image renvoyée au monde est donc un élément essentiel de la conquête du leadership. A ce titre, la Suisse qui véhicule une image de démocratie participative, consensuelle et mesurée, fait parfaitement écho aux valeurs liées au développement durable. De même, sa neutralité constitue un élément positif supplémentaire sur lequel le pays pourrait capitaliser. Cette neutralité politique en lien avec la recherche de consensus véhicule un sentiment de confiance en éloignant le spectre négatif du parti-pris. Plus concrètement, la présence en Suisse des grandes organisations internationales, de nombreuses ONG, d’une myriade de fondations et de nombreux opérateurs économiques liés aux Fintech tous acteurs clefs de la promotion des ODD est un incomparable levier sur lequel le pays peut s’appuyer pour asseoir sa légitimité en matière de durabilité. Grâce à eux, la Suisse dispose d’une source incomparable de connaissances et d’expertises diverses. La difficulté se trouve ainsi non pas dans la qualité de l’information, mais davantage dans sa gestion, son utilisation et sa diffusion. Enfin, la tradition financière Suisse est partie prenante dans la construction de ce nouveau leadership.

III.A. La Confédération et le développement durable
Les atouts inhérents au système politique, économique et social Suisse sont souvent idéologiquement proches des préoccupations de la finance durable. Perçue comme un Etat solide et neutre, la Suisse bénéficie d’un système politique collégial, une originalité qui lui assure une bonne gouvernance de ses instances politiques. En outre, son système de démocratie directe, la liberté d’expression de ses citoyens, et son ouverture internationale sont autant de points forts sur lesquels la Suisse peut construire une nouvelle histoire. Le développement durable et son encouragement par la Confédération sont un mandat constitutionnel (art. 2, 54 et 73 Cst.). Depuis 1997, le Conseil fédéral fixe ses intentions politiques dans une stratégie pour la mise en œuvre du développement durable en Suisse. Cette stratégie représente un guide indiquant l’orientation à suivre par la Suisse dans des domaines importants, dans le but de garantir la cohérence du développement durable du pays. Elle insiste dans son préambule sur la nécessité d’ une étroite collaboration et une bonne coordination de tous les échelons de l’État, ainsi que l’implication des partenaires de l’économie privée, de la société civile et de la science. (Cf. Stratégie pour le Développement durable 2016-2019). Cette feuille de route indique donc clairement l’engagement du pays dans la prise en compte effective des ODD. Dès 2000, Le projet MONET a été lancé conjointement par 3 offices fédéraux avec pour but la création d’un système d’indicateurs destinés au monitoring du développement durable en Suisse. Il repose sur 3 piliers : la solidarité sociale, l’efficacité économique et la responsabilité écologique à l’intérieur desquels 45 postulats concrétisent la définition de développement durable. Ce système a évolué au cours des années afin que ces résultats puissent être comparés avec ceux des autres indicateurs internationaux, notamment Européens. A noter que le système MONET a inspiré le système d’indicateur Néo-Zélandais. La Suisse est donc l’un des premiers états à effectuer une revue complète de son empreinte carbone qui depuis 2008 est intégrée dans son rapport sur le développement durable. A noter que la Suisse était partie prenante des accords de Rio en 1992, a ratifié les accords de Paris par 36 voix contre 3 et a adapté sa législation sur les émissions de CO2 en conséquence dans le but de les réduire de moitié d’ci 2030. En septembre 2016, la Suisse a été le premier pays au monde à voter, grâce à une initiative verte, pour réduire sa dépendance aux énergies fossiles. Et même si l’initiative a finalement été rejetée, ses détracteurs la percevant comme budgétairement trop lourde, il faut souligner que tous les partis politiques se sont montrés conscients de l’ampleur du problème.

III.B. Les organismes non financiers
III.B.1. Les organisations internationales
Accueillant le siège de 25 organisations intergouvernementales et de 250 ONG ayant un statut participatif auprès des Nations Unies, la Suisse dispose d’un atout incomparable pour promouvoir son rôle de leader en matière de finance durable. Ces organisations concentrent une masse exceptionnelle de compétences qui génèrent un travail inégalé de réflexion sur la résolution des grands problèmes mondiaux et produisent les normes sociétales internationales. Par leur présence, elles contribuent à faire de Genève un centre d’innovation. En favorisant l’accueil et le travail des organisations internationales, en développant des coopérations étroites avec elles, la Suisse peut se placer au coeur des grands changements liés au développement durable. L’Etat fédéral a d’ailleurs parfaitement compris l’enjeu et a soumis au Parlement fin 2014 sa stratégie pour renforcer la compétitivité de la Suisse en tant qu’Etat hôte des organisations internationales. Cette stratégie vise à offrir une qualité d’accueil optimale à ces organisations en améliorant les infrastructures immobilières, technologiques, la sécurité et l’ensemble des services qui leur sont nécessaires. Mais surtout, elle cherche à interagir et collaborer très étroitement avec ces organisations afin de répondre aux problèmes actuels en échangeant des informations, et partageant des expériences. https://www.eda.admin.ch/dam/eda/fr/documents/aktuell/news/20141119Botschaft-zu-den-Massnahmen-zur-Staerkung-der-Rolle-der-Schweiz-alsGaststaat_FR.pdf

III.B.2. La société civile : ONG et philanthropie
Dans le sillage des organisations internationales, les ONG, essentiellement sous deux formes juridiques (associations et fondations), se montrent très actives en Suisse. En raison d’un traitement fiscal favorable, la forme juridique des Fondations prédomine (13.000 fondations enregistrées). Les ONG ont une influence de plus en plus marquée sur la gouvernance internationale. Leur capacité d’expertise est un apport apprécié des organisations internationales. Leur activisme associé à la faiblesse des politiques et à l’explosion des technologies de l’information ont formé un terreau propice à leur influence.
Les ONG se retrouvent davantage dans le domaine des droits de l’homme, mais l’environnement constitue également un domaine d’action essentiel. L’influence des fondations s’exprime également par leurs investissements. En Suisse, on retrouve de nombreux investisseurs privés à côté des institutionnels sur le marché de l’ISR. Si leur part diminue fortement par rapport au total des avoirs investis (elles représentent 25% des investissements ISR en Suisse), la multiplicité des acteurs et leurs tailles variées permettent à la Suisse de maintenir une importante diversité dans les projets financés et les stratégies d’investissement pour ainsi tenir compte de l’ensemble des ODD. Les Associations philanthropiques, établies sous forme de fondations sont très nombreuses en Suisse. Nourrie par les grandes fortunes, poussée par les banques, cette industrie du mécénat et de la philanthropie est, elle aussi partie prenante de la Suisse responsable. Aujourd’hui, impossible de passer le seuil d’une banque sans y trouver une brochure ou une vidéo détaillant les activités de mécénat de la banque. Selon le centre d’étude philanthropique de l’université de Bâle, on estime à près de CHF 70 milliards le montant dont disposent ces fondations et à CHF 1.8 milliards le montant des dons effectués par la population suisse en 2015 https://www.letemps.ch/ suisse/riches-discretes-tribus-philanthropie-sortent-lombre A l’image de Wise, plusieurs associations se sont créées dans le but d’accompagner les mécènes dans leurs projets philanthropiques. En effet, les philanthropes 2.0, contrairement à leurs aînés ne se contentent pas d’être charitables. Ils veulent connaître et mesurer l’impact de leurs dons. Leurs valeurs et méthodologies se rapprochent de celles d’investisseurs, le rendement en moins. Et le mécénat se professionnalise puisque des chairs en philanthropie ont vue le jour, l’une à l’IMD et l’autre à l’Université de Genève. Un communiqué de presse issu par l’IMD précise que l’objectif de cet enseignement et d’offrir aux philanthropes des «outils permettant de renforcer l’analyse, les processus décisionnels, les indicateurs de performance et de gouvernance» https:// www.letemps.ch/economie/philanthropie-se-professionnalise-suisse-romande

III.B.3. Les Fintech
Dans un rapport récemment publié intitulé « La Fintech et le développement durable : évaluer les conséquences », le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) explore les manières dont les nouvelles technologies peuvent être utilisées pour amener le système financier d’une part, à mobiliser le capital en faveur des priorités du développement durable et d’autre part, à rendre les facteurs du développement durable « mainstream » afin qu’ils soient pris en compte dans les processus de décisions financières au même titre que les conditions économiques et comptables classiques. Le rapport voit dans la Fintech l’occasion d’accélérer l’intégration de la finance et de l’économie réelle et d’améliorer la transition vers une économie préservant les ressources naturelles. https://www.unenvironment.org/news-and-stories/blog-post/greeningdigital-finance

«Pour se positionner, la Suisse a intérêt à clarifier les conditions du marché, notamment en matière de régulation,. Chaque acteur doit connaître les règles du jeu. L’absence de prise de décision est mauvaise pour les affaires. Il faut définir un cadre qui stimule l’innovation » avance Nils Tuchschmid, Directeur de l’Institut de finance de la HEG Fribourg (« Comment la Suisse se profile comme un centre fintech compétitif ». Bilan. 4/05/2017)

Les fintech sont un rouage incontournable dans la construction d’une finance durable. il est donc nécessaire de leur offrir un cadre dans lequel elle pourront s’épanouir. Le Conseil fédéral a sur ce sujet montré une réactivité exceptionnelle en assouplissant en un temps record la règlementation applicable aux fintech (https://www.letemps.ch/ economie/fintech-reglementation-rime-innovation)

Enfin, la Suisse doit aussi démontrer sa capacité d’innovation. Elle compte désormais de nombreux acteurs, souvent trop dispersés. «Tisser un réseau solide entre le gouvernement, les entreprises, l’écosystème innovant et les académies, de Genève à Zurich en passant par la Crypto Valley de Zoug, s’avère primordial pour faire face aux hubs internationaux», souligne Sal Matteis qui a travaillé dix ans à Londres en tant qu’entrepreneur et investisseur, puis au sein de l’écosystème fintech d’Amsterdam, avant de rejoindre Genève. «Il faut bien s’assurer que chacun joue un rôle et que le tout est bien coordonné.»

III.C. Les acteurs financiers
Comme nous l’avons évoqué dans notre rappel historique, la Suisse conserve la 1ère place mondiale en gestion de fortune. Cette prédominance a encore été rappelée par Deloitte dans son rapport de 2015 sur les services financiers internationaux. Le secteur financier Suisse est toujours apprécié pour la qualité de ses services de gestion privée et son expertise. https://www2.deloitte.com/ch/fr/pages/financial-services/articles/ international-wealth-management-centre-rankings-2015-press.html En tant que centre international de la gestion de fortune, la Suisse doit s’appuyer sur ses acteur financiers pour contribuer à accroître la durabilité du monde financier. Hors, elle concentre un nombre d’acteurs financiers importants et très divers. Cette diversité est un richesse car elle permet de s’appuyer sur des acteurs ayant des sensibilités et des objectifs particulièrement variés et ainsi toucher un public extrêmement large. En outre, la multiplicité et la diversité des acteurs notamment en terme de taille peuvent répondre aux besoins d’agilité, de réactivité et de proximité nécessaires à l’essor de la finance durable.

III.C.1. Les institutions de micro-crédit et d’investissement d’impact 
En tête des acteurs financiers, actifs dans la finance durable, on trouve évidemment les sociétés spécialisées dans l’investissement d’impact et le micro-crédit. De tailles variées, ces sociétés sont nombreuses et leurs dirigeants convaincus que la Suisse a un rôle fondamental à jouer dans l’essor de la finance durable. Leurs investissements, certes responsables, ne conviennent pas à tout type d’investisseurs. Mais l’importance de ces ces acteurs va eu-delà de l’investissement. En effet, convaincus, pionniers de l’investissement responsable, ils ont un rôle fondamental à jouer dans la dissémination de leur savoir-faire. Et cette dissémination peut prendre plusieurs formes : – Elire en tant que membre de son conseil d’administration des acteurs en vue de la place financière genevoise. Les exemples sont nombreux. On trouve ainsi dans le conseil d’administration de BlueOrchard, des noms connus tels que Boris Collardi, ancien CEO de Julius Bär aujourd’hui associé chez Pictet ou Naïm Abou-Jaoudé, CEO de Candriam Investors Group etc. – Un acteur de l’investissement d’impact peut aussi choisir de faire entrer dans son capital une acteur de la finance traditionnelle. Ainsi, Degroff Petercam est entré dans le capital de Quadia. Outre la création d’un fonds d’investissement d’impact, cette démarche apportera certainement de nombreuses synergies. – En dernier lieu, le rôle des acteurs de la finance d’impact et de la microfinance se situe aussi dans l’éducation. En effet, que ce soit au travers d’article de presse, de conférence, d’intervention au cours de formations académique ou via les réseaux sociaux, ils contribuent à la sensibilisation des acteurs de la place financière suisse d’aujourd’hui et de demain.

III.C.2. Les banques
Que ce soit les banques privées, les grandes banques universelles, ou les banques de retail, elles ont toutes comme objectif d’offrir à leurs clients une gestion de qualité, mesurée par la performance financière. Or, il a été prouvé que la gestion socialement responsable peut générer des rendements aux moins équivalents à ceux de la gestion traditionnelle, celle-ci serait même plus résiliante dans les marchés baissiers. Il n’y a cependant encore aucune uniformité dans l’investissement socialement responsable en Suisse et si certaines banques ont choisi d’en faire leur cheval de bataille, comme Candriam par exemple, d’autres n’y prêtent pas vraiment attention.
Fidèles à leur tradition de réactivité, les banques suisses ont souvent intégré des critères de développement durable dans leur gestion pour une raison : ils y sont poussé par leur clients, qu’ils s’agissent des millenials, souvent plus sensibles que leurs aînés à ces questions, des fonds de pension sensibilisés par leur devoirs de fiducie et de gestion long terme ou souvent des investisseurs institutionnels étrangers (notamment français, nordique ou japonais). Ainsi, les banques ont souvent prise des mesures variées en faveur du développement durable : émission de green bonds, lancement de produit ISR, intégration de critère ESG dans un partie de la gestion, lancement d’un produit best-in class, lancement d’un produit structurée sur les ODD en partenariat avec la Banque Mondiale, département philanthropie pour le clients, fondation à but charitable etc. Les banques Suisses a donc bien des atouts mais un changement de mentalité et une prise de conscience rapide du problème s’imposent pour qu’elles agissent de manière concertée, proactive et rapidement. Les moyens d’actions sont variés et se combinent. Pour n’en citer que quelques-uns : – Evaluation et intégration des critères ESG de manière généralisée dans la gestion privée, institutionnelle et dans la gestion des fonds ainsi que dans les émissions de crédit. – Assurance de transparence de l’impact écologique, social et environnemental des sociétés détenues. – Formation des employés et des cadres et sensibilisation à l’investissement responsable. Les initiatives concernant les banques en terme de gestion durables existent mais à l’heure actuelle, il n’y a aucune règle contraignante dans ce sens. Au niveau international, l’initiative principale est celle des PRI (Principles for Responsible Investment) dont la mission est de favoriser un système financier global et durable : “We believe that an economically efficient, sustainable global financial system is a necessity for long-term value creation. Such a system will reward long-term, responsible investment and benefit the environment and society as a whole. The PRI will work to achieve this sustainable global financial system by encouraging adoption of the Principles and collaboration on their implementation; by fostering good governance, integrity and accountability; and by addressing obstacles to a sustainable financial system that lie within market practices, structures and regulation.” Lancé en 2006 par Kofi Annan et quelques mastodontes de la finance internationale, le nombre de signataires est aujourd’hui de 1’800. Parmi eux 73 institutions Suisses, dont 47 gérants d’actifs et 9 asset owners. Ce nombre semble assez faible mais il est rassurant de voir que les banques universelles, UBS et Credit Suisse, les plus grandes banques traditionnelles Suisses (UBS, LO, Vontobel etc) en font partie. Les banque de détail Suisses sont en revanche majoritairement absentes de ce groupe. Le WWF a consacré une étude sur la durabilité du secteur de la banque de détail en Suisse et ses conclusions n’étaient pas très convaincantes, indiquant que les banques de détail étaient encore très loin d’intégrer des critères de développement durable, particulièrement dans leur gestion et leurs activités de crédit : « Compared to their corporate governance structures, the sustainability practices of most retail banks are not very well developed when it comes to savings, investments and pension provision » https://www.wwf.ch/sites/default/files/doc-2017-10/2017-08Summary_WWF_Retailbanking_Rating_EN_0.pdf.

Les institutions financières sont donc bien représentées sur la scène internationale de la Finance durable mais au niveau national le constat est moins réjouissant et c’est d’autant plus déplorable que le tissu économique Suisse, les PME et les acteurs de l’économie réelle sont en lien direct avec ces banques de détail. Au niveau national, des initiatives existent aussi, ainsi depuis 2014, l’OFEV a initié un dialogue avec différents partenaires parmi lesquels des instituts financiers afin de concevoir un système financier durable et intégrant les ODD de l’ONU. Des « Propositions pour une feuille de route vers un système financier durable en Suisse” en ont découlé. Dans ce document, la Confédération stipule que : « Pour accroitre la durabilité et exploiter les opportunités commerciales qui en découlent, les acteurs du secteur financier doivent systématiquement intégrer les facteurs de durabilité lors de décisions de financement et d’investissement (ESG) ». Plus récemment, lors de sa séance du 16 mars 2018, le Conseil fédéral, informé des évolutions nationales et internationales ainsi que de l’engagement de la Confédération dans le domaine de la finance durable et aux vues de la dynamique positive, a prévu d’intensifier l’échange d’informations et d’idées qui a lieu régulièrement entre les autorités compétentes et le secteur financier. Les initiatives existent bel et bien, elles doivent être renforcées et inclure tous les acteurs concernés.

IV. Faiblesses de la Suisse
Cependant, ses atouts ne peuvent donner leur plein effet que si à tous les niveaux décisionnels, du gouvernement fédéral aux institutions privées, le développement durable et la finance qui s’y rattache sont intégrés dans une démarche effective de changement et de recherche de nouvelles sources de valeurs.

Or, dans ce domaine, le constat établi laisse apparaître des faiblesses significatives que la Suisse doit corriger rapidement pour conserver une chance de se positionner en leader face à une vive concurrence de la part d’autres pays, notamment la France. Surfant sur le succès de la Cop21, le gouvernement Français est vent debout pour prendre le leadership en Europe sur le sujet Climat au travers d’annonces faites par le Président Macron. «La place financière de Paris est en train de se doter d’une stratégie et de règles du jeu susceptibles de la transformer en leader international de la finance verte» affirmait t-il dans son livre de campagne Révolution. Le travail législatif vert est largement mis en avant dans les médias (French Impact, loi Pacte, etc…). Des associations, des réseaux, des initiatives fleurissent et se font largement entendre (Novethic, Comité21, Finance for Tomorrow). Les banques Françaises ne manquent jamais une occasion de communiquer haut et fort sur leurs actions et leur engagement dans la finance verte. https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/la-france-pionnere-etmoteur-de-la-finance-verte-761038.html

Face à ce déferlement de communication, la Suisse semble bien silencieuse. Or dans un univers où le déploiement marketing et les effets d’annonce sont au moins aussi cruciaux que les réalisations pour asseoir une position dominante, cultiver une discrétion de bon aloi ne saurait être un comportement gagnant dans la bataille de l’image. Il s’agit là de l’une des premières faiblesses Suisses. Comme on l’a vu, les institutions Suisses sont pleine de bonne volonté mais n’ont pas encore produit un travail normatif de fond en conformité avec les ODD. Les textes sont incitatifs et donnent les lignes directrices, mais n’ont pas de force contraignante. Du coup, le bilan carbone de la Suisse en 2015 n’était pas satisfaisant selon une étude menée par le Climate Action Network et une ONG Allemande German Watch et faisait reculer la Confédération de la 8ème à la 14ème place du classement de la performance climat par pays. Le constat est encore plus alarmant pour le risque Carbone. C’est l’Office Fédéral de l’Environnement lui-même qui a lancé l’alerte toujours en 2015 en démontrant que les investissements actuels des caisses de pensions et des fonds en actions faisaient courir le risque à terme d’une diminution de 1% du PIB Helvétique et de 20% des rentes vieillesses annuelles https://www.bafu.admin.ch/bafu/fr/home/themes/climat/info-specialistes/ climat-et-marche-financier.html

Les banques n’ont pas non plus de règles claires en matières de finance durable, les PRI donnent un cadre mais l’adhésion est facultative et les recommandations n’ont pas de force obligatoire. En outre, le fait que les acteurs de la place financière Suisse agissent souvent « pour montrer », poussé par leurs clients, peut faire craindre qu’ils prennent des dispositions qui s’assimilent à du greenwashing plus qu’a une réelle volonté de participer au développement de la finance durable. Ainsi, comme le dit Stefano Battiston « La finance durable, c’est aussi beaucoup de marketing », voici un trend qu’il faut à tout prix éviter.

La bonne réputation de la Suisse en matière institutionnelle est également ternie par l’histoire de sa place financière, notamment le secret bancaire mais aussi par l’importance que la Suisse a pris dans le financement du négoce international. Certes, le secret bancaire a disparu, mais les mentalités et les comportements qui en découlent continuent de faire partie de l’ADN Helvétique. Or cette culture du secret ne favorise pas les échanges et la coopération qui sont pourtant l’une des clefs de voûte de l’économie durable. Ainsi, disposer de sources d’information et d’expertise exceptionnelles ne sert pas à grand chose si elles ne peuvent pas être transmises et utiliser. Le cas des organisations internationales basées à Genève est à ce titre un exemple. Les institutions financières Suisses (banques, asset managers, fonds de pension, etc…) tardent à bâtir des réseaux, des connections avec ces organisations. A côté de la gestion de fortune, le négoce international des matières premières et son financement est une activité phare de la Suisse. Or cette activité souffre d’une réputation sulfureuse aux antipodes du développement durable. Flux financiers illicites, évasion fiscale, atteintes aux droits de l’Homme, dégâts environnementaux, cette activité est un parfait cocktail de risques potentiellement déclencheur d’un désastre réputationnel. Un rapport de l’Académie Suisse des Sciences paru en 2016 dresse un tableau chiffré de cette activité en Suisse, des enjeux et des risques qu’elle représente. https://businesshumanrights.org/sites/default/files/documents/a%2B_factsheet_rohstoffe_FR_web.pdf.

Les organisations internationales doivent également changer leur image perçue comme totalement décalée des réalités du monde actuel et démontrer plus concrètement la valeur de leur apport à la réalisation des ODD (Voir le rapport de Philippe Rudaz). L’actuel Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres, a d’ailleurs compris l’urgence pour l’ONU de rapprocher l’organisation du monde réel et de combattre l’idée généralement répandue que ce « machin » pour reprendre l’expression du Général de Gaulle, ne sert à rien. La profusion de Fondations en Suisse soulève des interrogations. On sait que leur traitement fiscal est très favorable. Mais elles sont également peu contrôlées. Les fondations sont un véhicule d’investissement adapté à la finance durable car elles offrent facilité et souplesse d’utilisation quelque soit la taille des actifs dont elles disposent. Elles ne sont pas étouffées par une règlementation paralysante à force de contrôles. Mais, ce manque de transparence fait peser le risque d’une utilisation potentiellement dévoyée dont la mise en lumière pourrait causer des dommages à l’ensemble de la filière. https:// www.rts.ch/info/suisse/5952893-les-fondations-proliferent-en-suisse-mais-sont-tres-peucontrolees.html.

Le monde des ONG ne s’applique pas forcément les principes qu’il défend. La myriade d’ONG gravitant autour des organisations internationales se livrent une bataille féroce pour capter des fonds. Car pour exister, il faut d’abord que les ONG en aient les moyens. La recherche de bailleurs de fonds devient primordiale. Les petites structures se font bien souvent dévorer par les grosses. L’inclusion et la collaboration n’existent pas entre ONG. La loi du plus fort est la règle. le livre de René Naba « De l’ingérence humanitaire et de ses dérives » dresse un portrait édifiant de ce microcosme. Par ailleurs, confortablement installées dans leur rôle d’activistes , elles n’ont peut-être pas intérêt à voir résoudre trop rapidement les problèmes qu’elles dénoncent http:// www.madaniya.info/2018/03/01/geneve-l-ong-une-industrie-florissante/

Conclusion 
En conclusion, les outils, les acteurs et la volonté sont en place. La finance durable doit être en constante évolution et s’adapter à l’économie qu’elle soutient et qui par nature est évolutive. La seule solution est de travailler la convergence afin d’établir des critères communs, coopérer et partager les infos, accueillir et favoriser le multilatéralisme car il est nécessaire de prendre en compte les particularité locale pour être efficace (on doit préserver la biodiversité de la nature, mais aussi de nos sociétés) On peut citer quelques exemples valorisants de collaboration, qui montrent la voie. Mais fondamentalement ce mouvement est encore trop marginal. Pourtant, l’association des deux secteurs pourrait avoir un impact fort sur la légitimation de la Suisse comme créatrice de valeur dans l’économie durable. A titre d’exemples : – Lombard Odier et le Global Fund ont établi un partenariat par lequel la banque construit pour attirer des partenaires privés vers Global Fund des véhicules d’investissement leur permettant d’obtenir un certain rendement sur leur investissement: https://www.theglobalfund.org/en/news/2018-01-26-lombard-odier-and-the-globalfund-join-forces-to-expand-private-investment-in-global-health/

Ou encore, – La Suisse soutient le PNUE FI à travers la plate-forme “Natural Capital Finance Alliance”. Financé à hauteur de 4 millions de francs sur 4 ans, le projet vise à évaluer le capital naturel (tel que la biodiversité, l’eau ou le sol) dans les produits financiers. L’initiative créée par le secteur financier a permis de produire des méthodes nouvelles pour mesurer les risques écologiques. Dans ce cadre, des banques internationales, parmi lesquelles UBS et J. Safra Sarasin, ont concrètement participé au développement d’un test relatif à la pénurie d’eau. Il faut avancer sur cette base et avec la participation de tous, établir des règles claires et contraignantes qui permettront d’avoir un système financier durable et intégré. Pour ce faire, le rôle des associations de finance durable, tels que Sustainable Finance Geneva et Swiss Sustainable Finance, sera fondamental. Ils doivent jouer un rôle de facilitateur, coordinateur et formateur. Ils doivent s’assurer que tous les acteurs du système en ont compris les enjeux et agissent de façon responsable. Enfin, il faut communiquer, rompre avec cette tradition du secret qui n’a plus de raison d’être, et affirmer haut et fort ce que l’on fait. La Suisse doit sortir de son silence et utiliser pour ce faire tous les moyens disponibles : les annonces publiques, les réseaux sociaux, la presse nationale et internationale. Il faut occuper le terrain fièrement! Mais finalement, la vraie question est surtout de savoir quel rôle nous devons confier à la finance dans la mise en place des Objectifs du Développement Durable. Les acteurs de la finance nous ont démontré leur rapacité. Sont-ils crédibles dans un rôle d’accompagnateurs du changement en l’absence de normes contraignantes et de contrôles rigoureux à l’échelle mondiale? Un rapport de l’association Attac sorti en décembre 2017 sur ce sujet nous met en garde. La finance est un outil. A l’intérieur de ses frontières naturelles, sa légitimité est incontestable. Au delà, les risques de dévoiement sont grands.

https://france.attac.org/IMG/pdf/ rapportfinancevertevf.pdf.

s.aldin // 28.05.2018

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